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    Grande Enquête

    Pédopsychiatrie : les oubliés de la grande cause 2025

    **Par Clara Giraud Desfrancois**

    En 2025, Emmanuel Macron proclamait la santé mentale « grande cause nationale ». Un an plus tard, cette déclaration résonne comme une ironie amère pour les soignants et les familles. Les services de pédopsychiatrie ferment, les équipes s’épuisent, et l’attente pour un rendez-vous se compte en mois, parfois en années. Derrière les discours apaisants de l’État, le système est à bout. La psychiatrie publique craque, et ce sont les enfants et adolescents de France qui en paient le prix fort.

    Les patients au cœur de la défaillance : familles brisées et quête d’un réel soutien

    Le parcours d’Aurélie, mère d’Imran, est celui de milliers de familles abandonnées face à la maladie psychique. Son constat est brutal : « La psychiatrie ne nous aide pas, elle sépare les familles. »

    Dès l’enfance, Imran manifestait une différence profonde. À cinq ans, ce sont les premières fugues, les premières phases de psychoses, un mal-être que sa mère, elle-même jeune, ne pouvait pas décoder. « Il me demandait beaucoup de ressources que je n’avais pas, j’avais vingt ans quand il est né. » Son comportement alarmant, caractérisé par un rejet total de toute forme d’autorité, s’est transformé en crise existentielle à l’adolescence. À treize ans, il sombre dans un monde paranoïaque où il est persuadé qu’un univers parallèle se cache derrière les miroirs. Cette conviction le pousse à masquer ou détruire toutes les surfaces réfléchissantes de la maison.

    Jeune homme dans l'ombre
    Crédit photo : IA

    L’escalade est tragique : isolement, scarifications, confidences sur un harcèlement vécu, puis les premières tentatives de suicide, notamment l’ingestion de Zaldiar, un antidouleur puissant. « Aux urgences, il délirait. Il parlait d’un meurtre, d’une autre planète, d’une âme sœur disparue… Je ne comprenais plus rien, » se souvient Aurélie. Pourtant, face à des symptômes aussi complexes, le diagnostic initial du pédopsychiatre est erroné : « dépressif ». Une erreur qui coûte des mois de traitement inadapté et d’aggravation. Après plusieurs séjours en unité spécialisée, un nouveau diagnostic tombe : trouble schizo-affectif, une forme de psychose qui associe symptômes schizophréniques et troubles de l’humeur. Imran avait quinze ans.

    « Les soignants sont, pour la plupart, formidables. Mais il suffit d’un seul qui ne comprend pas, d’un seul mauvais contact, et tout recommence à zéro. Tout le travail fait pendant des mois s’effondre en quelques jours. »

    — Aurélie, mère d’Imran

    Ce qui blesse le plus Aurélie, c’est le sentiment d’être une étrangère dans le parcours de son propre fils.

    « Notre famille a été profondément marquée. Mon mari et moi avons tenu bon, mais c’est moi qui ai tout porté. J’ai voulu aider mon fils à tout prix, et sans le vouloir, j’ai laissé mes autres enfants de côté. On n’avait jamais de nouvelles d’Imran. Les décisions se prenaient sans moi. On se sent inutiles, écartés. »

    — Aurélie, mère d’Imran

    Elle a dû inventer ses propres outils pour tenir bon et aider ses autres enfants. Pour rassurer sa fille, devenue anxieuse, elle a puisé dans la culture populaire : « Je lui ai dit que, comme dans le film *Vice-Versa* (film où plusieurs émotions sont transformées en personnages pilotant le cerveau d’une adolescente), on avait tous le même tableau de bord, mais qu’Imran, lui, avait un méchant bonhomme dans sa tête qui donnait de mauvaises informations. »

    « L’accès au soin est devenu un véritable parcours du combattant, alors que les patients et leurs familles sont de mieux en mieux informés et sensibilisés à l’importance d’une prise en charge précoce. »

    — Yvette Tixier Menghini

    Face au vide institutionnel, les groupes de soutien sur Facebook, politisés pour certains, et les associations comme l’UNAFAM sont devenus des bouées de sauvetage. Le message qui y revient le plus est le même : un sentiment d’abandon total. Les parents affirment ne plus avoir les moyens, ni émotionnels ni financiers, de porter seuls le poids d’une maladie psychique lourde.

    La parole non camisolée des réseaux sociaux

    Pour beaucoup de jeunes, les réseaux sociaux deviennent un espace de parole, là où les institutions restent silencieuses. TikTok, Instagram, parfois YouTube : ces plateformes permettent de raconter ce que personne d’autre n’écoute. Célestine, 19 ans, cumule 40 000 abonnés et plus de 600 000 likes. Son parcours est marqué par des crises de dépression sévère, une phobie scolaire, deux hospitalisations prolongées et des troubles alimentaires. Après avoir stoppé ses études d’assistante en psychologie, elle découvre sur Internet un espace de soutien et de témoignage :

    « Le contenu autour du mal-être et de la dépression enfonce parfois plus qu’il n’aide. J’ai voulu montrer ce que je faisais pour aller mieux, sans entrer dans les détails les plus sombres »

    — Célestine

    Avant sa première hospitalisation, elle avait tout préparé pour passer à l’acte : lettres de suicide, matériel pour se blesser. En un mois, elle se retrouve hospitalisée. Dans son journal vidéo, elle décrit ses journées : rythme structuré entre activités thérapeutiques, repas, rendez-vous avec psychiatres et psychologues, visites régulières de l’infirmière référente. Mais le retour à la vie « normale » est fragile. Une erreur de calendrier de la direction hospitalière crée une semaine sans suivi : « Je suis passée d’un environnement où j’étais entourée 24h/24 à une semaine seule, sans cadre, sans suivi. J’ai fait deux tentatives de suicide. Personne ne s’en est rendu compte à temps », confie Célestine. Ses hospitalisations bouleversent ses relations familiales. Sa sœur, première confidente lors de ses scarifications en 2021, est ressortie profondément affectée. Sa mère, malgré un amour constant, a parfois prononcé des paroles douloureuses :

    « Après avoir repris près de 26 kg, après ma première anorexie, elle me disait : « Tes articulations vont craquer, tu es sûre que tu n’es pas en obésité morbide ? » Ces mots m’ont marquée et ont contribué à ma rechute anorexique cette année, je suis passé de 74kg à 48kg en quelques mois »

    — Célestine

    « Je me sentais mille fois mieux dans mon corps de 50 kilos. Je me sentais mieux, mais d’un côté, ça me pourrissait tellement. Je ne pensais plus qu’à la nourriture, je ne pensais plus qu’aux calories, je ne pensais plus qu’à me faire vomir. Quand j’ai repris du poids je me sentais pas bien dans mon corps mais je me sentais bien dans ma tête. Je suis retombé dans l’anorexie il y’a 4 mois. »

    — Célestine

    Si les réseaux sociaux ont été un soutien précieux, elle n’y publie plus librement :

    « Après ma nouvelle hospitalisation, je n’ai pas refait de TikTok, à la demande de mes parents, pour ne pas faire savoir que j’étais à nouveau hospitalisée. C’est dommage, car cette hospitalisation pour anorexie aurait pu montrer une expérience différente de la précédente, liée à la dépression sévère. »

    Sur les réseaux, la psychiatrie perd son caractère tabou. Les jeunes transforment la plateforme et partagent des bribes de leur quotidien derrière les murs des hôpitaux psychiatriques. Ils sont des centaines à prendre la parole dans leurs chambres blanches.

    Après de longues semaines d’attente pour obtenir une place, Célestine a dû affronter un autre mur : celui du budget. Car avoir un trouble du comportement alimentaire, ce n’est pas seulement payer mentalement, c’est aussi payer financièrement. Le coût d’une chambre individuelle en hospitalisation complète n’étant pas entièrement remboursé par certaines mutuelles, sa famille n’a pas pu suivre.

    Elle s’est donc retrouvée en chambre double, dans une unité destinée aux adultes. Les équipes tentent d’éviter de placer dans la même chambre deux patientes souffrant du même trouble, pour ne pas créer d’effet miroir. Mais le manque criant de places efface souvent les règles : l’adolescente a donc partagé son espace avec une femme de douze ans son aînée, elle aussi hospitalisée pour anorexie.

    Son histoire est loin d’être un cas isolé. Près d’un jeune de 16 à 18 ans sur quatre est hospitalisé dans un service de psychiatrie adulte, faute de structures adaptées aux mineurs. La Haute Autorité de Santé (HAS) alerte pourtant sur l’urgence de développer des unités spécifiques et de renforcer la coordination entre pédopsychiatrie et protection de l’enfance.

    Personnel épuisé : immersion dans les services qui tournent à vide

    À Jonzac, Didier Guilloton est « seul pour tout le sud du département ». Il enchaîne urgences, consultations et soutien aux équipes. Son cas n’a plus rien d’exceptionnel.

    Ce déficit se répercute directement sur la prise en charge des patients. Élise*, infirmière psychiatrique en Charente-Maritime, constate la rareté des lieux d’accueil et l’allongement dramatique des délais. Elle dresse un état des lieux sans concession :

    « Je pense qu’il n’y a pas assez de services sur tout le département avec des lits d’hospitalisation, puisqu’il y a beaucoup de départements qui n’ont pas d’unité qui fonctionne en journée complète avec des nuits. […] La prise en charge par un infirmier peut être relativement rapide, mais pour voir un pédopsychiatre, les délais s’allongent de plus en plus. En moyenne, on peut aller de deux mois, quand c’est bien pourvu, jusqu’à huit mois, voire plus de huit mois. »

    — Élise*, infirmière psychiatrique

    Ce délai n’est pas sans conséquence. « Plus on tarde à prendre un enfant en charge, plus son trouble se majore, » rappelle Solène Gastou, secrétaire syndical de Force ouvrière Charente Maritime. Élise confirme cette urgence clinique : « On a de plus en plus de jeunes, même avant 12 ans, qui arrivent avec des scarifications, qui font des tentatives de suicide. La moyenne d’âge a beaucoup baissé. »

    Salle d'attente vide
    Crédit photo : IA

    À La Rochelle, à l’hôpital psychiatrique Marius-Lacroix, les lits existent, mais restent fermés faute de praticiens. L’établissement tourne avec 2,8 pédopsychiatres à temps plein quand il en faudrait plus du double. Les ateliers thérapeutiques et les réunions avec les familles s’enchaînent avec des équipes sous-dotées, obligeant le personnel à jongler en permanence entre l’urgence et le manque de temps.

    Le personnel n’est pas seulement en sous-effectif, il est épuisé par un système qui a dévoyé le sens du soin. L’épuisement professionnel n’est pas une métaphore : Selon Soins aux Professionnels de Santé (SPS) : plus d’un soignant sur deux présente un syndrome d’épuisement, près de 30 % souffrent de symptômes dépressifs et un quart a déjà eu des idées suicidaires.

    La Faillite Silencieuse

    La santé mentale devait être la grande cause nationale de 2025. Un an plus tard, ce mot est vidé de son sens par les politiques budgétaires. Les ARS imposent des priorités qui asphyxient les services.

    « On entend partout le sujet de la santé mentale, à la télé, à la radio, sur les réseaux sociaux. Tout le monde sait que c’est un sujet préoccupant. Les syndicats rigolent jaune car l’État peut faire des grands discours sur la prévention, mais il faut mettre les moyens derrière. La santé mentale, ça a toujours été l’enfant du parent pauvre des hôpitaux. »

    — Solène Gastou, secrétaire syndical FO

    L’arbitrage budgétaire est l’ultime filtre. La promesse de la grande cause se heurte à la réalité d’une nouvelle vague d’austérité. « Et quand l’État annonce 7 milliards d’économies sur la santé, on sait très bien que la pédopsychiatrie ne sortira pas la tête de l’eau », ajoute Solène Gastou.

    Dans un pays qui érige chaque année des « grandes causes », la pédopsychiatrie restera sans doute l’une des plus petites. On promet des moyens pour fermer des lits, et s’étonner ensuite que les familles s’effondrent. Une discipline où la France excelle : la politique du trompe-l’œil. À force de vouloir faire plus avec moins, l’État a surtout réussi à faire moins… avec rien. La santé mentale devait être le chantier du siècle ; elle est devenue l’art officiel de repeindre des murs qui s’effritent sans toucher aux fondations. Pendant que les politiques jurent que « ça va mieux », les adolescents attendent des mois pour un rendez-vous et les soignants comptent les départs.

    *Certains prénoms ont été changés pour préserver l’anonymat.

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